Articles et chroniques

Articles et chroniques

Ainsi va la vie… épisode n°77 LA RENTREE des Classes (la suite)

 

rentrée2013_1.jpgFait-on jamais les choses pour soi-même ?

-Tu sais, si tu ne travailles pas bien à l’école, c’est toi qui en subiras les conséquences. C’est pour toi que tu ne travailles ! Pas pour moi ! C’est ton avenir qui est en jeu ! Pas le mien…

 

J’ai si souvent entendu cette phrase à la fois réprimande et conseil avisé dans la bouche de certaines mamans parfois juste sur le parvis de l’école, les yeux exorbités,  en découvrant à chaud  le bulletin catastrophique de leur progéniture.

 

Je souris en me rappelant ces propos formulés d’une manière ou d’une autre alors que l’enfant, même s’il acquiesce du bonnet d’un air penaud et convaincu, se fout éperdument de l’avenir dont il ignore tout sinon une vision abstraite simplement matérialisée par l’image de ses parents. Et parfois, encore imprégné des super héros de Marvel, le mot avenir ne rime qu’avec sciences fiction.

 

Comme les autres l’avenir  me paraissait si loin. Mon avenir  c’était le présent immédiat. Et ça commençait par le retour à la maison en suivant des chemins de traverse qui n’étaient pas les plus courts. Mais j’avais le temps. Depuis le départ de mon grand-père, entre 16h30 et 19h parfois plus, il n’y avait jamais personne dans cet appartement de 3 pièces sur 32 mètres carrés où nous vivions à quatre depuis peu. Je n’étais même pas pressé de rentrer pour gouter puisque j’avais tout prévu.

 

A midi je mangeais à la cantine. Cantine qui ne  fournissait ni fourchette ni cuillère si serviette  ni le pain que j’achetais le matin sur le chemin de l’allée. Tous les jours la boulangère souriante et maternelle, par habitude me tendait une petite navette avant même que j’ouvre la bouche. Petit pain fendu en son milieu que je partageais en deux. La moitié pour midi l’autre pour quatre heures. La chance me souriait  les jours où en entrée on nous servait  du pâté. Un excellent pâté de foie, toujours le même, dont les portions était suffisamment copieuses pour que j’en glisse la moitié dans ma demi-navette. Les autres jours je me contentais en rentrant d’un bout de « camembert qui pue » et parfois il puait tellement que je préférais huiler mon pain avant de le saler et le frotter d’ail comme me l’avais appris mon grand-père. Et n’imaginez pas que c’était un gouter de misère, loin de là, j’adorais ça.

D’abord ce parfum  de l’huile d’olive et cette odeur forte de l’ail qui me piquait le nez dont  pépé m’avait tant vanté les vertus bénéfiques pour la santé.

 

Mon grand-père avait un don exceptionnel pour enrober les carences. Ainsi il m’expliqua pour justifier l’absence de beure, que la margarine, tout en faisant semblant de lire la composition sur l’emballage, était bien plus riche et nourrissante que le beurre, et que le pain dur était bien meilleur quand on le frottait d’ail que du pain frais.

Il faut dire que, comme nous mangions systématiquement le pain de la veille avant d’entamer le pain du jour, je n’ai pratiquement jamais connu, sauf avec ma petite navette, que du pain rassis à tous les repas du soir à part le dimanche. Jamais mon grand-père  n’évoqua le manque de moyen. Tout avait une raison d’être telle qu’elle était.

Alors ce pain sec huilé et frotté d’ail humm…    Bien sûr j’aurais préféré du jambon, de la confiture ou du chocolat mais bon ; y’en avait pas… y’en avait pas !

 

Le frigo n’était pas vide. On y trouvait le minimum du minimum nécessaire au repas du soir et du petit déjeuner du lendemain sauf le lait que je courrais acheter frais vers 7h. Pour le reste j’allais faire les commissions à la dernière minute chez madame Mathieu  l’épicière du coin quand on me le demanderait. Voilà un petit aparté pour dresser une part du décor, mais revenons au sujet du chapitre:

 

Fait-on jamais les choses pour soi-même ?

 

C’est avant tout l’envie de briller dans les yeux de mon père qui me poussait à obtenir d’excellents résultats.

Malheureusement, si je caracolais chaque mois dans le peloton de tête, jamais, malgré tous mes efforts, et dieu sait que j’y mettais du cœur, jamais je n’aurais l’honneur de décrocher le pompon ; la place tant convoitée de premier. Car même avec la meilleure moyenne générale une petite case m’interdisait systématiquement la plus haute marche du podium. La  petite case s’intitulait : Conduite. La dernière de la liste au bas du carnet.  Et les annotations y étaient quelque peu explicites. Elève indiscipliné ! Rêveur. Manque d’application. (Et ça ! ce n’était pas vrai!). Williams ne s’intéresse à la classe que pour faire rire ses camarades… Je vous en passe et des plus colorées.

 

Si le visage de mon père s’illuminait en visionnant mes résultats,  par le processus inverse il s’éteignait,   en atteignant la maudite  petite case sur laquelle il se focalisait. Il me sermonnait du bout des lèvres en y ajoutant le rictus qui tue. Même s’il atténuait la crispation de ses mâchoires en jouant de ce sourire  qui laissait apparaitre une dentition exceptionnelle qui s’apparentait à celle de Burt Lancaster, un court instant en voyant les gros nuages noirs s’accumuler sur l’horizon je craignais les foudres de l’orage.

Car bien sûr, derrière ce sourire de star se cachait le père. Un père pas toujours commode. On n’était pas dans "Flèche et flambeau" ni dans "Le guépard".

 

Mais toutes ses grimaces n’étaient que de principe. Il n’allait tout de même pas me féliciter pour mon art de l’indiscipline et mon talent à faire l’andouille. D’ailleurs cette mauvaise mine ne durait pas. Très vite son regard remontait  pour analyser  la partie haute du carnet et les résultats un par un et en détails. Et là, ce sourire qui rendait ses yeux encore plus bleus que bleus pour peu que ce fut possible rallumait à nouveau son visage.

 

 

114789065.jpgEn cette année devenue érotique grâce à Serge Gainsbourg, où les "gonzesses" de mon père avant de devenir les "meufs" de mon fils portaient le joli nom de "nanas".  

En cette année où la musique pop anglo-saxonne à part les Beatles  me  passait largement  au-dessus de la tête sans atteindre mes oreilles   mais envahissait les radios.

En cette année  où la variété française entrainée par David Alexandre Winter et son « Ho ! Lady Mary » précédé de  l’incontournable thBEQZML74.jpgJohnny avec son Que je t’aime » à faire fondre toutes les générations envoutait les minettes,  je m’attardais déjà sur autre choses; Moustaki, non pas avec son « Métèque » qui commençait à me gaver grave comme on dirait aujourd’hui, mais surtout la face B de son 45tours «Voyage....La fille aux cheveux d’or» Léo ferré et son : « C’est extra »  mais surtout Jacques Brel. Jacques Brel qui grâce à sa chanson Vesoul me donnera envie d’en savoir plus sur ce belge qui postillonnait sur l’écran de ma télé noir et blanc.

 

Non, décidément je ne fonctionnais pas comme les autres. Mais en cette année 69,  comme les autres, soit les dix élèves retenus pour franchir ce cap difficile et inconnu en octobre je renterai au lycée, non pas au collège au lycée.

 

Ainsi va la vie...

(A suivre la Rentrée au lycée...)

 

Williams Franceschi

 

 



21/09/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 109 autres membres