Articles et chroniques

Articles et chroniques

Ainsi va la vie ....épisode n°19.. Le coup de Foudre !

12377926_10208427455230844_7237335033517989036_o copier.jpg
Samedi 18h30  Il fait très très beau…
demain il me sera impossible d’être présent à notre  rendez-vous du dimanche. Sniff !!!  Alors je vous envoie tout ça ce soir. Le sujet :   Les coups de foudre !  Mais prenez votre temps il y en a un longue tartine ..l'idéal se
rait  d'imprimer l'article pour le lire confortablement ….

 

Même si j’écrits des romans ;  Je ne suis pas un écrivain juste un auteur. J’avais envie pour vous faire plaisir a tous, mais plus particulièrement a une amie qui m’est très chère... et a quelques autres qui connaissent Carry le Rouet de  profiter du sujet : « Le coup de foudre » pour extraire et vous offrir une dizaine de pages du manuscrit que je suis en train de revisiter avant son Edition   

 

La Land Rover  quitta la ville sans encombre... Après le contournement d’un dernier rond-point,  face au soleil couchant, Sam  put enfin libérer la puissance de ces chevaux et augmenter son allure. Lorsque la route tourna vers le nord, d’immenses flammes rouges  sur fond de ciel bleu nuit s’étendaient sur sa gauche. Il ralentit, puis se gara en bordure d’un champ de vigne pour admirer sans risque, le fabuleux spectacle.

La féerie de la nature dans l’apothéose de ses  éléments.  Il hésita à  réveiller Lyse. Le : « Regardez comme c’est beau ! ». Lui brûla les lèvres jusqu’au troisième degré, mais il manqua de courage. Elle dormait. Elle dormait si calmement, si profondément. Après une journée  harassante et une suite riche en révélations, en émotions et en rebondissements le sommeil au final, même dans une voiture, n’était pas un luxe.

 

Peu à peu, le visage de Sam s’empourpra des couleurs les plus chaudes de cette symphonie wagnérienne. Par les effets miroirs des vitres latérales et loupe du pare-brise, les flammes solaires appliquèrent sur sa peau un somptueux masque de guerre. Il observa  Lyse d’un regard paternel et protecteur. Elle dormait paisible, son épaisse chevelure sur le côté, coincée entre son cou et l’appui-tête  sur l’une de ses épaules et la naissance de sa poitrine s’étiolaient de longs filets orange et feu, tamisés par le pare-soleil il ferma les yeux comme s’il voulait s’imprégner de cette image puis tourna la tête.

 

Il n’admirait pas, Il vivait cet instant magique, où le soleil, absorbé par la nuit,  crache ses derniers éclats blancs et sang, puis agonise en refusant la mort. Un combat titanesque qui ne dure, au plus, que quelques minutes. Mais quelles minutes !

L’éphémère et sublime lueur finale, fit resurgir de sa mémoire, l’image persistante d’une énorme boule de feu, s’immergeant lentement sur la ligne d’horizon, au large de Carry le Rouet. C’était un dimanche de juin, cinq ans auparavant…..

 

…un beau dimanche de juin où le violent mistral qui soufflait en rafales depuis plusieurs jours sur la Provence, avait enfin terminé son œuvre et offrait un ciel azur, clair et lumineux. Carry le Rouet, avec son port, son Casino, ses maisons accrochées à la falaise  et ses mouettes nageant dans l’air avant de se poser sur la pointe des mâts, surpassait l’image de sa propre carte postale.

 

Sur l’esplanade du port, face à la mer, une trentaine de peintres exposaient leurs œuvres. Un panel hétéroclite  oscillant de l’apprenti Picasso convaincu au virtuose de la palette.  Des artistes  aguerris et chevronnés  en côtoyaient d’autres dont la qualité des œuvres prouvait sans besoin d’être expert, que leurs  vocations étaient ailleurs. Le tout, encadré par quelques invités, aux signatures prestigieuses.

Sam déambulait. Il passait en flânant d’un stand à l’autre. Poussé par la curiosité, il s’attardait presque partout. Sur une marine plus bretonne que méridionale, sur une porte de ferme bordée d’une treille, sur une vigne noueuse et torturée, sur des grappes de raisins charnus et lumineuses sous des perles de  rosée.  Dans la diversité des inspirations il s’éternisa sur le visage d’un forgeron directement inspiré des clairs obscurs hollandais éclairé par les flammes de sa forge. Puis il s’apitoya devant un champ de lavandes mille fois reproduit, aux apparences  si faciles et pourtant presque jamais réussi. Il bavarda avec des inconnus qui s’adressaient à lui par hasard ou peut-être, parce qu’à sa façon de regarder les œuvres ils sentaient bien qu’il n’était pas  néophyte. Quand à donner son avis, il restait, comme toujours  sur la réserve et dans le vague pour ne  froisser aucunes susceptibilités. Au hasard de ses pérégrinations Il rencontra de vieilles connaissances avec plaisir et d’autres ; qu’il ne put éviter.

 

Un seul stand l’attira plus que les autres au point qu’après  l’avoir observé extérieurement sous toutes les coutures, il l’explora plusieurs fois. Une quinzaine d’huiles sans encadrements,  accrochées  à un maillage de fils de nylon presque invisible, donnait l’illusion que les toiles étaient suspendues dans l’air, tenues par rien, juste en lévitation. Le peintre n’y présentait que des marines et singulièrement surtout des voiliers qui se confondaient dans leurs perspectives, avec les mats des vrais, amarrés aux quais du port.  Effet magique et envoûtant.

Cette illusion d’optique le fascina. Les œuvres, au-delà leur solennité académique, estompées par un travail de fond irréprochable, manquaient de quelque chose. Sam chercha et chercha encore, mais ne parvint pas à définir quoi. Ce quelque chose lui échappait. C’est la recherche de ce manque qui le poussa à s’attarder plus longtemps encore sur cette expo.

 

Derrière sa soixantaine qui en laissait paraitre dix de moins, l’artiste qui signait Victoria, quitta son siège et l’amie avec qui elle bavardait pour s’intéresser de plus près à son visiteur. Sans retirer ses lunettes de soleil elle s’avança,  préparant inconsciemment la question que Sam devinait par avance. Il décida par jeu, de répondre avant qu’elle ne la lui pose.

- Oui beaucoup ! Mais c’est surtout l’idée de votre présentation qui m’a attiré.

- Ça surprend !

- C’est le but !

Sam sentait qu’ils allaient déballer un monticule de banalités et qu’il redéballerait invariablement  le même sur chaque stand où il se ferait alpaguer. Il prit le parti de poursuivre sa visite, sans mot dire. Il  termina donc le survol de ce stand, en silence. Un silence qui perdura lorsqu’il fut attiré par un tableau de petit format. Une barque échouée sur le sable. Il décrocha la toile et l’examina méticuleusement. La recula, la rapprocha, la posa et s’éloigna à nouveau. La reprit en mains et s’immobilisa. Il réfléchissait en se triturant le menton. Intriguée, Victoria, qui était retournée s’asseoir revint. Il poursuivit son jeu des réponses avant la question.

- Je sais ! Ce n’est pas de vous !

- C’est ce que…

-                    ….Vous alliez me dire. Et c’est de qui ? Ce morceau de bravoure !

- De mon amie Gwen. Lui répondit-elle en se retournant pour indiquer  le coin repos où son amie, terminait, dans la douleur, exprimée par des grimaces et des morsures à répétition de sa lèvre inférieure droite, une grille de mots fléchés.

- Je crois, qu’elle ne veut pas vendre !

- Ah bon ? Pourquoi elle expose alors ?

- Attendez !... Gwen, tu peux venir ? Le monsieur est intéressé par ton tableau.

Sam, poursuivit l’observation du bateau échoué et se mit à parler seul à voix basse puis se laissa aller à exprimer ses ressentis à haute voix. Il justifiait son attirance pour cette peinture, parlait, démontrait, expliquait sans se rendre compte que l’auteur de la petite toile avait pris la place de la dame brume à ses côtés.

- Ce qui est fort. Et fascinant ? C’est évidement, cette coque rouge. Elle aurait pu faire tache au milieu du reste qui n’est qu’en dégradé de jaune pale. Et pourtant. Le ciel, plus blanc que bleu. Le sable plus blanc que jaune. La mer ; juste l’écume qui confond sa mousse avec... puis dans un léger soubresaut  Il releva  la tête.

- Pardon je...Vous le vendez combien ?

- Je ne le vends pas. C’était juste pour compléter ceux de mon amie.  Je peins très peu. C’est juste pour moi… Les siens sont nettement mieux….

Il l’écoutait mais ne l’entendait plus. Sa voix le berçait. Il aurait voulu la quitter des yeux, s’éloigner mais n’y parvenait pas. Au fond, essayait-il vraiment ?

- Je peux vous le payer par chèque ? Vous préférez des espèces ? Il doit bien y avoir un distributeur ? Je vais aller retirer…

- Je vous dis, qu’il n’est pas à vendre ! Et elle rit.

 

Il aurait voulu qu’elle fasse des phrases plus longues pour faire durer le plaisir. Mais elle écourtait plus qu’elle n’allongeait et en plus il adorait ce rire pur, frais, sans retenues comme un rire d’enfant.

- Dans ce bas monde, tout, tout est à vendre. Sauf, deux choses : La vie et l’amour. Ça, ça n’a pas de prix ! Vous peignez depuis longtemps ?

- Depuis toujours. J’ai commencé à la maternelle avec des maisons, un chemin et des arbres. Après j’ai fait des maisons avec une cheminée, de la fumée et des fenêtres. Et aussi des bonhommes avec des doigts plein les mains et des cheveux !

Il observait le mouvement de ses lèvres, le plissement de ses paupières, la lumière que renvoyaient ses yeux… sa main qui repoussait  ses cheveux en arrière et insister pour faire tenir une mèche rebelle derrière son oreille. Il écoutait le chant de sa voix et la musique de ses mots le charmait. Il n’était pas attentif au contenu des réponses, juste à la mélodie.

- Vous n’avez jamais étudié ?...

- Si. Le minimum obligatoire pour me débrouiller dans la vie. Et je me débrouille.

Subitement, comme s’il se réveillait enfin, il réagit. Elle se moquait de lui. Il ne s’y attendait pas. Il n’était pas en phase avec une quelconque forme d’humour. Son esprit planait dans d’autres sphères. Il aurait voulu rester zen, mais il était agacé et ne put s’empêcher de sortir gentiment ou presque de ses gonds tout en conservant une voix suave et  calme.

- Les bonhommes, vous leur dessiniez  de très longs doigts ?... Le chemin, il arrivait à la porte de la maison?... Il y avait des rideaux aux fenêtres ?... Combien de fenêtres ?... Avec un étage ?... Une cheminée ?... De la fumée  sortait de la cheminée ?

- Heu ! J’ai dit ça, comme ça ! Vous êtes sûr que vous allez bien ?

- Ho ! Oui ! Je vais très bien ! Pardonnez-moi si je suis indiscret ! Mais c’est vous qui venez de me parler de vos dessins d’enfance.

Il lui rendit sa toile le visage fermé et sans y mettre plus de formes lui demanda :

- A la fin de l’expo, je peux vous inviter à boire un pot ?

- Non !

Il y eut un silence ; court mais lourd.

- Premièrement, j’aide mon amie à remballer ! Deuxièmement, on est venu avec la même voiture !  Troisièmement ! J’en n'ai pas envie ! Mais alors, pas envie du tout ! Et en plus, je présume que c’est en tout bien tout honneur ? Sans arrières pensées ?

Le petit rictus soutenu à la commissure de ses lèvres, réaffirmait la fermeté de ses résolutions.

Sam se tritura à nouveau  le menton et grimaça.

- Votre Non ! A frappé fort ! vif ! Vous auriez pu répondre : J’peux pas… parce que...et puis  m’énoncer vos trois raisons. Là, c’est un couperet qui tombe. Une condamnation définitive, irrévocable. Boum tranché ! Au suivant

- C’est comme ça ! lui répondit-elle en se mordant la lèvre

-  Pour les deux premières raisons, c’est possible. Pour la troisième vous n’avez pas pris le temps d’y réfléchir.

- J’ai bien le droit de pas avoir envie ? Non ? J’ai pas le droit ?

- Vous avez tous les droits ! D’ailleurs je ne vais pas vous importuner plus longtemps. Mais juste une chose. C’est à la fin du XIXème siècle que James Sully a étudié le développement de l’enfant à travers le dessin. Et de l’enfant à l’adulte…Le dessin ou la peinture, ouvrent l’accès vers l’inconscient. C’est un moyen d’exprimer ses émotions en les extériorisant.

- Et alors ? 

- Alors, une barque rouge échouée sur le sable. Ce tout petit tableau perdu et pourtant si visible, aux milieux d’une marée de toiles dix fois plus grandes que lui…Rien n’est innocent. S.O.S. ? Bouteille à la mer ? Non ! Que suis-je bête ! Simplement une inspiration spontanée et si peu importante, qu’elle n’est même pas à vendre. Ha ! Une dernière chose et j’en aurais fini. Vous avez du talent. Beaucoup de talent. Dommage que vous ne l’exploitiez pas ! Quant à l’arrière-pensée ?! …Je vous trouve… Un charme fou.  

Elle changea son rictus en sourire et balbutia, visiblement troublée, un : « Merci ! » Inaudible, mais facilement lisible sur ses lèvres.

- Ne me remerciez pas. C’est juste parce que je crois savoir lire à travers les masques. Même les plus épais. Et celui que vous portez, vous enlaidit plus qu’il ne vous protège. Arrachez-le ! Il commence à s’incruster comme une seconde peau.

Elle écarquilla les yeux et encaissa sans répondre.

- Allez, je vous laisse à votre amie. Elle aussi, elle porte un masque. Mais la différence, c’est qu’elle ! Elle ne le sait pas.

 

Elle le regarda s’éloigner, la tête vide et à la fois pleine de questions non formulées.

Il ne se retourna pas. Il espérait secrètement qu’elle le rappellerait, qu’elle trouverait un moyen pour modifier le court de l’histoire. Il savait qu’elle en avait envie. Qu’elle pensait peut-être exactement la même chose que lui.  Il savait aussi, qu’elle ne le ferait pas. Ça ne correspondait pas au personnage. Pour qu’elle fasse machine arrière, il aurait fallu  un cataclysme, des circonstances extrêmes,  qu’un être cher soit en danger. Et encore, en danger de mort.

 

Sam poursuivit sa visite, mais ne vit plus rien de ce qu’il regardait. Conscient de son état, il quitta la place, traversa la route et entra dans le casino et observa les joueurs accrochés à leurs machines, hypnotisés par les lumières du jeu.

Le bruit des machines lui rappela la chanson Money de Pink Floyd qu’il fredonna lèvres serrées. Il hésita à entrer dans la grande salle. Seul l’attrait pour le décor et le mobilier Art Déco qu’il connaissait déjà l’incita à pénétrer le cœur battant de la célèbre maison. Après quelques minutes, sans avoir joué, il sortit. Il avait besoin d’air.

Son esprit avait totalement abandonné l’exposition, les peintres, les toiles. Il marcha sans but l’air désabusé  le long du grand quai en observant les fonds, la faune, des bancs de petits poissons nageant  dans l’ombre  les cordages ou les gobies immobiles allongés dans la vase. Il marcha d’un pas lent jusqu’aux petites plages en forme de anses puis emprunta le chemin des douaniers qui longe la côte avant d’atteindre le phare, qui n’en est pas un,  grimpa les courtes marches d’un long escalier débouchant sur un  surplomb aménagé, dominant la baie du port et la mer jusqu’au bout de l’horizon. Il voulait  se remplir les poumons de cet air du large et les yeux de ces images simples mais extraordinaires de rochers, de vagues, de ciel, de bleus et d’infini…La mer ; toujours le même film jamais le même scénario. 

 

Vers 19 heures, les exposants commencèrent à remballer. La chaleur caniculaire cédait peu à peu sa place aux premières fraîcheurs de fin d’après-midi. Il faisait encore chaud mais l’air devenait plus respirable. Sam s’installa à la terrasse en étage d’un café dominant le port et la place. Le mouvement incessant des exposants ; rangeant, pliant, protégeant, leurs œuvres avant les tables, parasols, chevalets et tout le nécessaire au bon fonctionnement de la journée, au milieu des derniers visiteurs et des badauds encore nombreux, qui  déambulaient parmi ce désordre ordonné, aurait pu être un spectacle en lui-même. Mais Sam, dans ce joyeux démontage de mécano observait plus particulièrement les deux amies.

 

Elles avaient méticuleusement tout rangé dans des cartons, valises et autres caisses en plastiques puis regroupé l’ensemble en tas. Néanmoins, malgré leur avance, elles ne pouvaient pas faute de passage suffisant rapprocher leur voiture pour la charger. Assises sur leurs fauteuils pliants de style régisseur et metteur en scène, chapeau de paille et lunettes noires pour l’une rien pour l’autre ; elles étaient provisoirement condamnées à prendre leur mal en patience et attendre qu’une partie des autres participants ait terminé.

Sam rappela le garçon qui venait de le servir et le sollicita pour qu’il lui rende un service. Le jeune homme répondit positivement à la demande et ajouta qu’il le ferait volontiers.

quelques minutes plus tard le serveur, s’approcha des deux amies et leurs demanda ce qu’elles désiraient boire ? Devant leur surprise et le risque de refus il argumenta comme prévu avec Sam.

- Ne vous inquiétez pas ! C’est offert par la maison. On choisit au hasard quelques-uns d’entre vous, pour leur offrir une boisson... gratuite !

- Ha ça ! C’est super ! Un panaché bien blanc ! Pour moi. Et toi Gwen ?

- Ce n’est pas très féminin, mais j’ai envie d’une bière fraîche. Une pression ? C’est possible ? S’il vous plait.

- Bien sûr !

le temps d'un allé-retour au comptoir du bar,  le garçon  revint  déposer les commandes sur un empilement de valises qui faisait tout a coup office de table basse. Il souhaita aux deux amies un bon retour. Elles le remercièrent en cœur.

Quand Gwen souleva son verre, elle découvrit une carte de visite glissée entre le carton rond de protection et le cul du verre. Au dos de sa carte elle put lire :

 

Gardez précieusement votre œuvre

Un jour peut-être faute de me la vendre … me l’offrirez-vous ?

On peut toujours rêver

Sam

 

Gwen  pensa si fort : Il est gonflé celui-là qu’elle en poussa un soupir comme une ponctuation avant de ressentir un léger frisson lui parcourir la peau. Secrètement elle dissimula  la carte dans la paume de sa main, fit mine de fouiller dans son sac et l’y déposa discrètement. Son amie regardait ailleurs et ne s’aperçut de rien. Elle fit tourner son verre déjà à moitié vide au bout de ses doigts tendus comme si la poudre magique de tous les scintillements l’aidait à réfléchir. Un petit sourire lui redessina le bas du visage et ses joues, au-delà du bronzage, se pigmentèrent  d’un rouge soutenu. Elle leva les yeux au ciel, en prière ou en remerciement et ne put s’empêcher à nouveau de sourire.

 

- Qu’est-ce qu’il t’arrive ? L’interrogea son amie.

- Rien ! Mais ça fait du bien ! Répondit Gwen

La copine aurait voulu en savoir davantage, mais n’eut pas le loisir de poser d’autres questions. On lui signalait que l’accès des véhicules était maintenant libre. Elle se leva  pour aller chercher sa voiture.

Durant son absence Gwen scruta les alentours. Où pouvait bien se cacher ce mystérieux Sam, s’il n’était pas déjà parti ? Mais non, elle sentait sa présence. Elle sentait même son regard peser sur elle et elle ne se trompait pas.

Le spectacle terminé, la place retrouvait peu à peu son vrai visage. Les amoureux des lieux, les habitants, les habitués, les badauds, reprenaient procession du port.

 

Sam avait squatté sa table avec vue sur la place  depuis deux bonnes heures. Dans un carnet à croquis Canson il avait pris des notes,  couché de longs textes et des entrefilets, crayonné des vues d’ensemble et quelques plans majeurs.

Le soir aux dégradés d’aquarelle bleu de chine, précédait de peu le voile de la nuit. Sam n’attendait rien, ni personne. Il appréciait le calme et la douceur de l’air. Il essayait ; non pas d’oublier mais d’effacer même provisoirement le visage, les gestes, l’allure, de cette femme qui en quelques minutes s’étaient gravés en lui. Il quitta à regret son point de vue et le café, pour retourner vers le phare et profiter des derniers rayons de soleil.

 

Les escaliers au bout de la digue lui parurent moins difficiles à gravir que sous la chaleur accablante du milieu d’après-midi. Le point de vue était tout aussi merveilleux mais le panorama absolument différent. Le soleil encore haute dans le ciel allait lentement disparaître sous la ligne d’horizon. La carte postale pouvait en plus se gratifier d’un élément suprême. Le vol de mouettes dans la perspective de cette énorme boule rouge orangé.

 

Le vent du large, mêlé d’embruns, se mit à souffler. Là-haut, derrière sa rampe, face à la mer, il eut la sensation en fermant les yeux d’être transposé à l’avant d’un navire en pleine vitesse.

- C’est beau !

Cette affirmation ne le fit pas émerger de sa méditation. Cette voix qu’il croyait imaginaire, complétait les images qu’il se projetait paupières fermées. Une jupe courte en crêpe souple et ondulante. Un tee-shirt crème, moulant et décolleté à manches raglan. Des chaussures rouges à talons. Des cheveux blonds, méchés flottant sur ses épaules. Une ligne de jambes parfaite. Un ventre plat. Un sourire éclatant de fraîcheur. Une silhouette aux galbes purement féminins à la fois proche et très éloignée  des clichés des pages de magasines. Un corps de femme dans toute sa sensualité. Et en plus, se dit-il elle doit se trouver trop grosse. Il confirma sa pensée en l’appuyant d’un sourire désabusé et d’un balancement du visage.

-Vous êtes à l’avant. Comme une seconde proue au-dessus de la proue. Enivré par le danger, le vent et les embruns qui vous cinglent le visage… Vous êtes au-dessus de vos rêves. L’étrave du navire, par vent de face, pourfend profondément la forte houle. Ça tangue. Accrochez-vous au bastingage ! À cette vitesse, une déferlante pourrait vous submerger.

Conscient cette fois-ci que la voix n’avait rien d’imaginaire il ouvrit les yeux sans se retourner.

- Il vogue vers quel horizon, votre géant des mers ?

Enfin, Il se retourna. Impassible encore sous l’effet de l’étonnement mais sans rien en laisser transparaître. Elle était là, face à lui, comme si la suite d’images qu’il venait de se passer en revue comme par magie  l’avait reconstituée. Par pudeur, il aurait voulu s’en défendre, mais son charme opérait déjà ou plutôt, opérait encore.

- Si je vous donne les noms exacts, inscrits de mes cartes secrètes, vous allez croire qu’on flotte dans un roman à l’eau de rose. lui lança-t-il d’une voix qui maintenait un sourire presque nerveux

- Dites toujours, on a peut-être les mêmes lectures inavouées.

Il fit un pas dans sa direction. Le cercle de feu orangé leur teintait le visage de son incandescence et intensifiait le pétillement de leurs yeux. Une luminescence réciproque, qui n’était pas dû, qu’aux réverbérations solaires

- Il a quitté les îles « Sentimentales » par mer calme et sans but précis. Après quelques milliers de miles, de tempêtes, d’avaries et de profondes solitudes, il a failli s’échouer sur les rivages de « Coup de foudre». Heureusement, il a viré de bord juste à temps pour reprendre le large. Ce n’était qu’un récif. Ce n’était qu’une sirène. Et, vous savez où ça vous entraîne les sirènes ?

Elle fit le pas qui manquait pour qu’ils s’effleurent. Il la dévisageait. Elle le dévorait des yeux.

- Vous avez changé de tee-shirt, de chaussures, de maquillage.

- Observateur !

- On le serait à moins.

- Je prévois toujours un rechange quand je dois passer une journée comme aujourd’hui. Quant au maquillage, je n’en avais pas. J’en use sans en abuser. Et sous le soleil, à part les crèmes protectrices… j’évite.

Il vivait son apparition et sa présence comme une hallucination.  Du regard Il lui balaya le visage de haut en bas, comme s’il avait voulu en mémoriser le moindre grain.

- Vous aimez mon Parfum ?

Elle pencha la tête et tendit son cou pour qu’il le sente. Il se pencha à son tour pour en recueillir les effluves.

- Oui, beaucoup. J’aime surtout votre odeur de peau.

- Et mon rouge à lèvres ?

- La couleur oui ! Mais le gout ?...

 Il  glissa une main au creux de la nuque et lui caressa la racine des cheveux du bout des doigts. Elle glissa son bras dans la cambrure de ses reins et le serra contre elle. Il approcha ses lèvres des siennes en maintenant  cette infime  distance qui transforme l’effleurement en prémices. Ils gardaient tous deux les yeux ouverts comme s’ils ne voulaient perdre aucunes des premières images du film. Ils s’embrassèrent ; timidement, lentement, tendrement du bout des lèvres. Enfin leur cœur brûlant embrasa leur bouche et ils s’embrassèrent passionnément.

Leurs deux corps enlacés avaient pris la place des mouettes sur la carte postale. Leur baiser dura plus longtemps que la survie du cercle rouge. Le soleil s’était provisoirement éteint sur l’horizon et leur amour, peut-être définitivement éclairé sur l’avenir.

- Vous allez me prendre pour une folle ?

- Je ne juge jamais sans prendre de recul. Mais j’aime la folie. Je la trouve…

-          …fascinante ?

- Fascinante !

- Vous ne trouvez pas qu’on va un peu vite ? On se connait à peine ?

- Si !

Et Ils s’embrassèrent à nouveau, toujours aussi éperdument.

- Ca fait des années que…

-                                     …Moi aussi !

- Vous ne savez pas ce que j’allais…

-                                               …que vous n’avez pas ressenti une chose pareille.

- Oui ! Mais aussi, sans parler de ressenti.  Ca fait des années, que je n’ai plus osé... Et là, en quelques minutes, je m’abandonne, je m’laisse aller comme une ado, j’ai un peu honte.

-Vous regrettez ?

- Non.

- Alors ? D’abord, ça ne fait pas quelques minutes, mais plusieurs heures. Et puis, c’est moi, qui suis venu vers vous. L’honneur est sauf. On a passé l’âge des attentes interminables. J’avais fait le premier pas…J’ai peut-être eu tort ?

Pendant qu’il défendait une cause gagnée, elle observait ses lèvres.  Impatiente, elle ne le laissa pas terminer et l’embrassa avec toujours la même ardeur.

- Que cette histoire ait une suite ou pas, vous n’oublierez jamais ces instants.

- Jamais ! C’était magique.

- Pourquoi ? Ça ne l’est plus ?

- Si ! se reprit-elle confuse. Et là c’est lui qui ne la laissa pas terminer et  l’embrassa à nouveau.

- Vous croyez aux contes de fées ?lui murmura-t-il.

- Oui ! Mais plus au prince charmant !

- Mince ! Moi qui pensais avoir encore une infime minuscule chance ?

- Vous n’avez plus le look, je n’ai plus l’âge.

Il secoua négativement la tête, en fronçant les sourcils.

- L’apparence est un instantané modifiable. L’âge un état d’esprit.

« L’apparence est un instantané modifiable. L’âge un état d’esprit ».Il lui laissa juste le temps de méditer sur ses affirmations, mais empêcha ses lèvres d’y répondre, en reprenant un baiser interrompu trop tôt à son gout et au sien aussi à en juger par leur plaisir fusionnel.

Si la nuit et le vent du large avaient fait tomber la température de plusieurs degrés, leurs corps avaient suivi la courbe inverse. De fines goûtes de sueurs chaudes perlaient à la naissance des cheveux de Gwen et le dos de la chemise de Sam semblait avoir arrêté une vague au-dessus de la digue.    

  - Quand nous serons très vieux, nous reviendrons ici un jour ensemble ou séparément, comme en pèlerinage, pour nous rappeler cet instant et nous ressourcer d’images du passé à moins que nous passions par hasard avec des amis des parents a qui nous n’oserons pas dire ce que nous rappelle cet endroit.

- Vous êtes fou ?!

- Complètement! Et le pire, j’en suis conscient. Mais comme ça ne fait de mal à personne, je persiste.

 

Plus à l’est, plus petite et plus haute dans le ciel, la lune remplaçait désormais le soleil. Tous les effets de couleurs chaudes qui avaient auréolé leurs premiers baisers, se métamorphosaient en effets de couleurs froides oscillant de l’encre bleue nuit des vagues au blanc de la lune, en passant par toute une palette de dégradés. A la carte postale précédente succédait la couverture d’un roman d’amour. Leurs silhouettes enlacées se découpaient en ombres brunes aux contours bleutés dans la lumière vive de la lune.

- On fait quoi maintenant ?

- Si je vous disais à quoi je pense….

- Je suis sure qu’on pense à la même chose, mais… On rentre à la maison. J’habite un petit village pas très loin de chez vous. Si l’adresse sur votre  carte est bonne ? Vous me déposez, on digère tranquillement ce fantastique début et on s’endort en rêvant l’un à l’autre.

- Vous êtes sûre que je vais rêver ? De vous ?

- Moi, en tous cas....

- …Moi, je ne vais simplement pas trouver le sommeil.

- De toute façon ce n’était qu’un rêve ! Quand on se réveillera, on aura tout oublié. Lui affirma-t-elle  

- Vous croyez vraiment ?

- Bien sûr ! Ces choses-là ! Ça n’arrive qu’au cinéma et encore, dans des vieux films ! Tout était trop…  Bon, j’ai l’habitude, je fais toujours de très beaux rêves.  Le matin, quand je commence à me réveiller, je me souviens encore de quelques détails, rarement de la trame de l’histoire. Alors, je fais un effort démentiel pour retenir les images, mais plus je me réveille, plus tout s’évapore. Il me reste bien des petits bouts. Mais de tout petits bouts de rien du tout. Des broutilles de petits bouts. Quelque fois, je me dis qu’il faudrait que je prenne des  notes. Malheureusement, je pense jamais à mettre un crayon et du papier sur ma table de nuit… toutes façons entre le réveil et la lampe y’a pas la place. Dommage.

- Donc, si j’en crois votre théorie madame, demain, on ne se souviendra de rien ?

- Et oui, de rien! Absolument plus rien ! Eventuellement, demain soir, si nous retournons poursuivre le même rêve, là où nous l’avons quitté ?

- On peut tout se dire alors ? Puisqu’on est voué à ne plus se revoir ?

- Oui ! Mais n’abîmons pas celui-là. Il était si joli. Ca s’rai bête quand même.

- J’ai fait un superbe rêve avec vous madame. Certainement un des plus beaux rêve de toutes mes nuits. Et dieux sait que je suis un gros dormeur.

- Moi aussi monsieur ! J’y ai même cru. Je vous ai pris pour un vrai prince. Avec un look protecteur qui me plaisait beaucoup.

- Vous permettez madame que je vous embrasse encore une fois ? Des rêves comme vous, j’en embrasse que très rarement.

- Je n’osais pas vous le demander monsieur. D’ailleurs ça ne se demande pas

- Même en rêve ?

- Surtout, en rêve.

 

Peut-être par peur que ce soit la dernière, Ils s’embrassèrent avec autant de passion que la première fois.

Il la raccompagna. Elle ne lui proposa pas de boire un dernier verre. Il la regarda marcher de dos sur le trottoir vers le hall d’entrée de l’immeuble. A mi-chemin, elle s’arrêta, fit demi-tour et revint sur ses pas. Avant qu’elle n’atteigne sa portière, il anticipa et baissa sa vitre. Elle se pencha comme pour lui donner un dernier baiser et juste au moment où leurs lèvres allaient se rencontrer elle lui glissa une carte entre les dents.

- Mon numéro ! Au cas où !

Elle refit le parcours à l’envers ; mais, se sachant observée, par jeu et par provocation, elle accentua légèrement son déhanchement. Après avoir déverrouillé la serrure, poussé en s’aidant de l’épaule la lourde porte vitrée, elle entra, lâcha puis rattrapa avec précision du bout des doigts de l’autre main le grand battant de verre quelques centimètres avant qu’il ne se referme. Elle glissa son visage dans l’entrebâillement, lui fit un signe de la tête, un large sourire et lui envoya un baiser soufflé depuis la paume de la main.  Il attendit que la porte aux transparences bleutées soit refermée derrière elle, qu’elle disparaisse dans la montée d’escalier, que la lumière de la minuterie s’éteigne, pour enfin, se décider à tourner sa clé de contact. Il patienta encore, avant d’enclencher la vitesse, que les fenêtres de l’appartement s’éclairent.

 

Il allait démarrer, quand elle poussa son rideau pour voir s’il était encore là. Elle lui fit un dernier signe de la main. Il démarra. La radio, diffusait par hasard, mais le hasard existe-t-il vraiment ? La chanson la plus appropriée à la situation, « Le coup de soleil ». La voix chaude, éraillée et puissante de Richard Cocciante déchirait la nuit de son cri d’espoir et de désespérance.

J'ai attrapé un coup de soleil

Un coup d'amour, un coup d'je t'aime…

…….

J’ dors plus la nuit. Je fais des voyages

Sur des bateaux qui font naufrage.

…….

Mais tu n’es pas là !

 

La chanson se rependait dans l’habitacle, exceptionnelle. Ses mots, qui n’ont rien de racoleurs ou de fait-exprès, correspondaient précisément aux premières images de leur histoire, et totalement à son état d’esprit. Des bateaux qui font naufrage, Sam en voyait plein. Celui de la petite toile de Gwen ; cette petite barque échouée, splendide de rouge, sur ces jaunes pales qui estompent toutes les limites. L’autre, sur lequel il voguait quand elle lui avait dit : « C’est beau ! ». C’est vrai qu’il se sentait transposé à l’avant d’un navire dans la tempête, comme une proue vivante  au-dessus de la proue. A cet instant-là, juste quand la voix de Gwen avait traversé la fine membrane tendue entre le rêve et la réalité, c’est son cœur qui faisait naufrage. Il cherchait à oublier ce quotidien affectif vide de tout. Il cherchait à effacer ce visage, ce regard, ce sourire, cette silhouette, cette démarche ; si récents et déjà indélébiles. Il avait bien pris un grand coup d’amour et il en était conscient. Et elle n’était pas là !... Toujours les mots de la chanson qui coïncidaient avec sa réalité. Et ce soir, il allait rentrer la tête pleine, le cœur chaud, mais pour l’instant, encore plus seul que jamais.

 

Quelque minutes auparavant,  alors que Sam   observait les fenêtres de l’immeuble,  Gwen, à vitesse accélérée, accrocha son gilet de laine fine au porte manteau de l’entrée, referma la porte d’un revers du pied, jeta son sac à main et ses clés sur la table basse, éclaira l’abat-jour en poussant l’interrupteurs près de la porte, alluma machinalement et sans même s’en rendre compte, le transistor posé sur le bahut du salon, se précipita vers la fenêtre et dégagea un pan du voilage pour mieux voir la rue.

 

La voiture de Sam était là. Le halo de ses phares  se projetait au loin sur le goudron noir de la route vide. Peut-être l’attendait-il ? Elle lui fit un petit signe et entraperçu la réponse de la main de Sam derrière le pare-brise.

Après son départ, elle resta un long moment le bout du nez écrasé contre la vitre. Puis, lentement, elle quitta son poste d’observation. Elle retira ses chaussures, lâcha un grand soupir et se laissa tomber de tout son poids dans la longueur de son canapé. Comme dans la voiture de Sam, la chanson et la voix de Richard Cocciante avaient chargé l’atmosphère de la pièce d’une émotion toute particulière. Elle sentit des larmes glisser le long de ses joues et une  boule lui entraver la gorge. Elle pleurait de bonheur et de crainte.

 

(A suivre…)

 

Williams

 



02/07/2016
6 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 110 autres membres