Articles et chroniques

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Ainsi va la vie … épisode n° 76 ...La rentrée des classes

 

Williams dans l herbe 001.jpgLes souvenirs d’été se démembrent sous l’assaut des premiers vents d’automne. Les feuilles tourbillonnent et les images aussi.

 

Je viens juste d’avoir 12 ans.12 ans et un an de retard dans ma scolarité. J’ai redoublé le CP que j’avais fait en partie dans une pension-maison de repos après un accident de  la circulation.

J’ai 12 ans les autres font du foot moi de la gym autant par atavisme que par gout. La truelle, les brouettes, les agglos et la pioche ajoutés aux anneaux à la barre fixe et tout le reste ont transformé l’enfant atteint de rachitisme aigu en un jeune homme petit mais musclé. A vrai dire je ne m’en rends pas encore bien compte, pas plus que mon succès auprès des filles bien plus matures au même âge que mes petits camarades.

 

C’est la rentrée. Pas le premier jour, déjà plus d’une semaine que  je suis passé des travaux en plein air dans la garrigue sous le soleil et le mistral  au confinement d’une classe.

Assis devant mon pupitre, mon regard se perd dans les rais de soleil qui traversent les carreaux et font apparaitre dans leurs faisceaux au-dessus du poêle à bois encore éteint une multitude de micropoussières qui nagent dans l’air. Je suis ailleurs et pourtant ; je suis bien là.

 

Je sais qu’en remarquant mon visage tourné vers la fenêtre Mr Valent mon instituteur va me rappeler à l’ordre. Je sais précisément ce qu’il va me dire. Et selon la version qui dépend de son humeur du jour, j’ai déjà préparé ma réponse et je ne bouge pas. Encore quelques secondes… top chrono il va me dire, tout en tapotant le bord de son bureau en bois du plat de sa main comme s’il improvisait une intro rythmée au son d’un tamtam rapide pour accentuer la gravité de son premier couplet…Il va me dire…il prend son temps, j’attends. Je le vois sans le regarder et il m’annonce  exactement ce que je prononce de concert  dans ma tête comme un choriste muet.

- Franceschi ! Toujours en vacances ? On regarde le tableau ! C’est par ici que ça se passe…

La voix est forte, le ton militaire

Je me tourne. Mais je me tourne lentement. Une manière arrogante de montrer mon hostilité et mon aversion pour les ordres d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient.

- Prends ton temps ! Rajoute-t-il en hurlant comme si la vie de tous mes petits camarades en dépendait.

 

En d’autre temps et d’autres lieux je l’aurais foudroyé du regard. Je baisse les yeux par respect en évitant de croiser les siens et les relève en direction du tableau sans mot dire, à contrario de ce que j’avais prévu quelques secondes auparavant.

 

Lui, c’est Monsieur Valent. Un homme dur, redouté de tous, directeur de l’école depuis l’année précédente, ancien résistant, qui accorde une importance cruciale à la discipline.

Moi, je suis un enfant blessé par les aléas de la vie qui ne laisse voir  ni  ses blessures ni de ses souffrances. Je ne pleure pas sur mon sort et  personne ne doit en savoir plus que ce que je montre et je ne montre pas grand-chose.

 

J’ai 12 ans j’en parais 14 et un monde me sépare des enfants qui m’entourent. J’ai 12 ans et l’innocence de mon enfance me semble déjà loin. Je me demande certains jours en écoutant les autres raconter leurs vacances ou simplement leurs vies au quotidien, si j’en ai vraiment eu une et  si nous vivons dans le même monde, le même pays sur la même planète.

 

Durant cette dernière année d’école primaire, je ne chercherai pas l’affrontement avec cet instituteur que j’apprendrais à connaitre au fil des mois alors qu’il m’avait certainement deviné dès le premier jour.

Nous sommes 32 élèves qui en fin d’année seront dirigés soit dans les classes de fin d’études débouchant après le « certif » sur l’apprentissage ou le Collège d’enseignement technique et une poignée qui entrera en 6ieme.

 

Sur le tableau de fond de classe, près de l’armoire deux portes qui renferment les livres de la bibliothèque que nous pouvons emprunter le samedi,  sont écrites des règles de morale et de tenue dans la classe. La première :

Quand on est debout on a les mains dans le dos. Quand on est assis on a les bras croisés.

Ce matin, comme immanquablement depuis le CE2 le sujet de la première interrogation écrite de français n’est pas une vraie surprise :   Racontez votre rentrée des classes.

 

Avec mon esprit rebelle je ne comprends pas pourquoi à la fin de cette interrogation justement il n’y a pas de point d’interrogation. Bref, mais interrogation quand même et le sujet   que l’instituteur à minutieusement écrit d’avance à la craie blanche dans une parfaite calligraphie est caché sous les deux vantaux qui couvrent le tableau noir central pour que personne ne soit au courant avant le top départ.

Et une heure pour plancher sur le sujet pas une seconde de plus et dans le plus grand silence je ne vous le fait pas dire. Ici il n’y a pas de mouches et pourtant on les entend voler.

 

Nous écrivons d’abord au crayon sur le « cahier de brouillon » où la gomme est autorisée à condition de ne pas en abuser, avant de recopier notre jolie prose au propre sur le « cahier du jour » à l’encre bleue nuit que nos  plumes Sergent Major picorent dans l’encrier.  

Dangereuse et délicate recopie sur les pages de ce cahier à la couverture rouge où Héraclès tirant sur son arc dont il manque la corde, mais qui ne l’a pas la rajouté un jour ?... orne la première page de couverture et où au dos ; les tables de multiplication que nous avons apprises par cœur s’étalent, alignées au carré.

 

puzzle_3881_700x420.jpgDeuxième rang milieux de classe assis à ma droite Tony. Antoine dit Tony mon ami de toujours et de toutes les galères depuis la maternelle en passant par la rue notre square-jardin d’enfants improvisé après l’école.

 

Si pour la rédaction il ne peut pas copier par-dessus le mini mur constitué d’un ou deux livres en équilibres qui nous séparent, pour les autres matières surtout en math, il n’a pas à se tortiller le cou puisque dans un duo digne des plus grands tours de  prestidigitation,  soit je lui souffle les réponses, soit je lui glisse un buvard sous la muraille de bouquins censé nous séparer, au dos duquel tout est écrit, alors que la surveillance règne.

 

Le secret du tour? Les livres ou les cahiers qui nous séparent, dans leur mise en forme de petits toits en appui sur leurs tranches ne reposent pas sur le bureau comme ils devraient mais sur deux crayons laissés à plat ce qui ouvre un petit espace au bas de l’édifice par où je glisse mes buvards.

 

Stoïque, debout au pied de son estrade, une main dans la poche de sa veste de costume, l’autre poing fermé dans le dos, monsieur Valent surveille et se balance sur ses pieds d’avant en arrière ou du talon à la pointe comme vous voudrez, comme si les semelles de ses chaussures en cuir, impeccablement cirées, étaient courbes et permettaient ce balancement à la manière d’un rock in chair. Et de temps en temps,  surtout vers la fin pour marquer à la fois son impatience et les quelques minutes restantes, il fait grincer ses dents. Crissement qui a le don de m’exaspérer au plus haut point.

 

Cet homme,  qui avait commencé l’année en prononçant  une phrase qui me restera gravé et définissait parfaitement sa vocation : « En premier : Je suis là pour vous apprendre à apprendre » m’a laissé un souvenir impérissable et je ne suis pas le seul.

Et pourtant sa fermeté aurait pu me rebuter. Mais avec le temps, en plus de son enseignement, la justesse de ses propos souvent distillés au compte-goutte comme les conseils d’un vieux sage  furent suffisamment percutants pour que je ne les oublie jamais.

 

Les leçons ne devaient pas seulement être assimilées mais apprises par cœur. Et ce par cœur, le plus souvent indigeste, s’apprenait dans la douleur. C’est d’ailleurs  ce qu’il ne cessait de nous seriner :

- Ce qui s’apprend difficilement se retient longtemps. Ce qui s’apprend dans la facilité s’oublie vite.

 

La vie me prouvera qu’il avait raison. Pour son enseignement, pour tous ses messages invisibles mais palpables, pour cette taloche mémorable dont  la marque des cinq doigts me brule encore la joue et  que j’avais bien méritée : Merci Monsieur l’instituteur, je ne vous oublierai jamais.

 

Ainsi va la vie

 

(A suivre…)

Williams Franceschi

 

 

Je vous embrasse

 

 

Post-scriptum  : La suite, si elle vous intéresse, si vous voulez savoir ce que deviendra Tony, notre rentrée au collège, les yeux de mon père quand je lui ai annoncé que je voulais être journaliste mais surtout artiste,  et quelques autres détails d’un siècle révolu, je vous la préparerai pour la semaine prochaine… sinon, on parlera d’autre chose.

 

 

 



16/09/2017
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